Rue89 : le papier au secours du web

Or donc un nouveau mensuel est disponible en kiosque ce mercredi, j'ai nommé le 16 juin 2010. En ces temps de crise où le journaleux déprimé ne voit plus son avenir qu'en web (et en doc), où la Tribune est vendue pour le prix d'un café comptoir et où le Monde navigue par gros temps, frôlant la cessation de paiement, Rue89 sort un magazine papier. Je me suis empressé d'acheter cette curiosité économique pour voir de quoi il retourne.

Mais que leur est-il passé par la tête chez Rue89 ? Un mag papier en pleine crise ? Sont fous ! Vite, je m’empresse de lire l’édito de Pierre Haski pour obtenir un début d’explication. Hum… J’y retrouve la déclaration d’intention de Rue89 web (indépendance, participation, qualité) et cette phrase :

Car, ce qui nous importe, c’est la qualité de l’info sur tous les supports.

Débrouille-toi avec ça coco ; et d’ailleurs, qui est pour l’inégalité de la qualité de l’info en fonction des supports, que je lui jette une pierre ? Dans un article de présentation, on peut ceci :

Pour nous, il ne s’agit pas de « basculer vers le papier » ! Le navire amiral reste le site Rue89. Il s’agit juste d’une jolie chaloupe que nous lançons à l’aventure. Rue89 Le Mensuel (qui a failli s’appeler « Revue89 ») se propose d’offrir d’autres rythmes de lecture et une mise en page différente.

Allez les gars, j‘aimerais vraiment savoir pourquoi Rue89 se lance dans le papier, en laissant de côté les histoires de chaloupe lancée à l’aventure (comme une bouteille à la mer ?). En espérant qu’elle ne s’échoue pas sur le radeau de la Méduse… Autre piste, dans les commentaires de l’article sus-mentionné, où je trouve cette révélation de Laurent Mauriac :

Acheter un magazine, ça n’est pas payer ce que vous avez gratuitement. C’est un objet matériel, nous l’avons soigné. La maquette n’a rien à voir, l’expérience de lecture n’a rien à voir. Vous pouvez le prendre avec vous, dans les transports en commun. Vous n’êtes pas obligé d’allumer votre ordinateur pour le lire chez vous.

Ah oui, mais ça c’est pas vraiment nouveau. Et c’est du même tonneau que l’édito. C’est sur un site américain que je trouve finalement la raison :

« The idea is to replicate in print the spirit of the website: serendipity and an eclectic choice of stories written both by journalists and non-journalists, accompanied with selected comments from our web audience, » he said. The decision to launch a print edition was an editorial and commercial one, added Haski. « We’ve decided to move to print to give our stories a second life. A large part of our 1.5 million-strong audience comes irregularly and therefore misses a large number of stories, which, although they remain freely available in archive, largely disappear once they leave the homepage, » he said. « We’ve selected stories – less than 10 per cent of what we put online – which we feel deserve another reading experience. The rhythm of a monthly looks like a good complement to the flow of the web. « The second reason is obviously economic diversification, with income from sales and advertising from print. We’ve had nine pages of advertising in the first issue, a good surprise as we had expected four. »

La seconde raison invoquée me paraît être la bonne : Rue89 en kiosque, c’est pour générer du revenu publicitaire que le site galère à obtenir.
Cela confirme une tendance : la presse est en crise et on crache sur ce vieux dinosaure qu’est le papier en misant tout sur ce jeune poney fringuant, j’ai nommé le web bien sûr ! Mais ce dernier ne permet pas de remplir le frigo des journalistes ni les comptes en Suisse des actionnaires, alors que l’antiquité cellulosée oui. Du coup, les zélateurs de l’iPad censé enterrer le papier et voler au secours de la presse me font sourire. Plus inquiétant, je perçois dans cette tendance des pure players à sortir leur version papier un sacré aveux d’échec des plateformes d’information web à trouver un modèle économique viable. Normal quand une grande partie des dirigeants de presse fantasment sur une technologie alors que c’est avant tout un examen de conscience et la révision des lignes éditoriales qui pourraient sauver le secteur. En clair : on change d’abord notre façon de faire du contenu et ça fonctionnera quelque soit la technologie utilisée pour diffuser ledit contenu.

Bien. Fort de cette réflexion, je referme temporairement le magazine pour regarder la couverture. La titraille et le découpage me rappellent la couv’ de Marianne ; les couleurs, XXI ; l’organisation en sommaire, le nouveau Libé. Plus agréable que Marianne, je trouve quand-même la couv’ trop chargée dans sa partie supérieure. Les titres incitatifs fleurtent parfois avec le racolage  : Si je fais l’amour dans la rue[...] sur fond rose, Marée noire, un nouveau Tchernobyl sur fond de cormoran mazouté. Au moins le ton est donné. Hisse-et-Ho ! Testons les cales.

Pour 3,90 euros, la chaloupe fait 100 pages et mesure 17,5×23 cm ; soit un format semblable au demi-tabloïd.

Un hebdo mensuel

Je ne vais pas passer chaque article au crible, mon article est déjà bien assez long comme ça. D’une manière générale, les papiers sont courts et plusieurs d’entre eux ont déjà été publiés sur le site de Rue89 (comme l’article sur l’amour dans la rue) ou sont des déclinaisons (cf. le portrait d’Elias Sanbar en pages 12 à 16). Un florilège de commentaires d’internautes est publié en fin d’article, dont le choix me laisse parfois perplexe. Si la publication d’un commentaire constructif est légitime en tant que porteur d’une valeur ajoutée à l’article, que penser du choix de commentaires tels que :

C’est plutôt la collection Harpagon. (A propos de l’article : Les correctrices d’Harlequin)

ou bien :

Ressuscitons les Shadoks… peut-être qu’ils feront mieux que BP. (A propos de l’article sur la marée noire)

Sur le web, c’est marrant, mais dans un magazine, je ne le ressens pas de la même manière.

Il en va de même pour le style d’écriture de certains articles. Parfaitement lisibles sur le web, leur lecture sur papier devient difficile et laisse parfois un goût d’inachevé ou de bâclé. Ça manque de corps.
Quant aux articles maquettés à la Plan B (pages 24 et 30) ou reprenant les anciennes expérimentations du Tigre (page 32), je trouve ça vieillot.

Je pense que Rue89 papier tombe ici dans le travers décrié au moment du passage des journaux papiers sur le web : ils faisaient du papier sur le web. Ici, c’est exactement l’inverse, Rue89 fait du web sur le papier, et le résultat est le même. Un exemple éclatant : la périodicité en regard du traitement de l’information. Rue89 est un site qui fonctionne sur un rythme plutôt quotidien avec des articles qui peuvent obtenir une longévité hebdomadaire, guère plus. Le contenu de Rue89 papier est à l’image du site, plutôt sur un rythme hebdomadaire. En dehors de quelques articles traités comme des dossiers (fort bien réalisés au demeurant, comme Sur la piste des pirates, ou la marée noire), le contenu contredit la périodicité du support.

En tant que journaliste, je ne vais sûrement pas regretter l’existence d’un nouveau support, et Rue89 papier est une vraie chance pour les journalistes qui veulent travailler. Editorialement, je crois cependant que l’équipe fait fausse route avec ce projet, même si je le crois incontournable (il faut faire rentrer de l’argent). En tout cas, je ne pense le projet ni pérenne, ni capable de sortir du marché de niche que constitue les « riverains » et les quelques happy fews qui gravitent autour du site. Je souhaite évidement être démenti par l’avenir et que ce magazine prenne son envol.

Des pistes

Cela dit, il ne faut pas oublier une chose : les journalistes et tous ceux qui vivent de l’information sur le web doivent, comme les autres, pouvoir remplir leur frigo. Ils ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche et un compliment accompagné d’une tape dans le dos ne nourrit pas son homme. En d’autres termes, il va falloir que les internautes s’habituent à payer pour une information, tout comme ils le font lorsqu’il vont acheter leur journal en kiosque (les files d’attente pour acheter l’Equipe ne me démentiront pas sur ce point). Mais cela prendra du temps pour deux raisons :

  1. L’habitude de la gratuité sur le Net s’est solidement ancrée, et changer cette tendance sera long ;
  2. Il faut justifier le caractère payant d’une information par sa qualité et son originalité. Problème : Par manque de moyen, le journaliste ne peut pas produire un contenu de qualité et accrédite l’argument de la gratuité pour faute de qualité. C’est un cercle vicieux qu’il faut briser. Cela aussi prendra du temps.

Sur le papier, XXI est l’exemple type du magazine d’information qui fournit un contenu atypique, original et de qualité. Il coûte 15 euros et fonctionne très bien. On doit pouvoir faire la même chose sur le web. Il faut donner à l’internaute une raison valable de payer alors que l’information courante est disponible gratuitement.
Les webdocumentaires font partie de cette valeur ajoutée. On peut y additionner des ressources originales, des interfaces de navigation et des espaces personnels améliorés et hautement personnalisables, des possibilités de recoupement personnel de l’information, que sais-je encore… Les possiblités sont immenses, mais je ne crois absolument pas qu’une dépêche AFP resucée 200 fois sur le web, soit plus sexy sur Ipad qu’ailleurs, et que ça sauve le monde. Ça abêtit plutôt les journalistes qui subissent leur travaille et ne se voit plus que comme des professionnels du copier-coller, et ça contribue au mépris du public pour ces travailleurs à la chaine. Mais ça a au moins le mérite de faire parler et de favoriser les échanges mondains au cours de grands raouts au nom pompeux comme les Etats généraux de la presse.

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